Lee Pei-hui
Lors de la campagne, les candidats vont visiter les fermes les plus reculées pour connaître tous les problèmes de leurs électeurs.
En République de Chine, les principaux responsables de l'Etat sont élus par le peuple. Ceux élus indirectement sont :
— le président de la République et le vice-président de la République, élus par l'Assemblée nationale pour un mandat concomitant de six ans;
— les députés au Yuan de Contrôle, élus par les assemblées provinciale de Taiwan et municipales de Taipei et de Kaochiong peur un mandat de six ans.
Les responsables politiques élus directement par le peuple sont :
— les députés à l'Assemblée nationale pour un mandat de six ans;
— les députés au Yuan législatif pour un mandat de trois ans;
— les députés aux assemblées provinciale de Taiwan et municipales de Taipei et de Kaochiong qui sont sous la juridiction immédiate du gouvernement central pour un mandat actuel de quatre ans;
— les seize chefs de hsien (district) et les cinq maires des villes sous la juridiction directe du gouvernement provincial pour un mandat de quatre ans;
— les conseillers de hsien (district) et de ville provinciale pour un mandat de quatre ans;
— les [maires] chefs de che (ville), de tchen (bourg) et de hsiang (village) pour un mandat de quatre ans.
Ces trois dernières juridictions sont communément partagées en li (faubourg) et en tsouen (hameau), puis en lin (quartier ou lieu-dit) pour diverses raisons administratives, juridiques ou autres.
Le gouverneur de la province de Taiwan et les maires de Taipei et de Kaochiong sont nommés par le gouvernement central. Les chefs de kiu (arrondissement) et les chefs de lin sont nommés par l'autorité immédiatement supérieure.
Les premières consultations électorales à Taiwan eurent lieu en 1946, l'année qui suivit immédiatement la rétrocession de Taiwan à la République de Chine quand furent constitués les corps représentatifs de niveau provincial et inférieur — hsien (district), villes provinciales et entités qui en dépendent directement (ville, bourg et village) —. Les représentants d'un corps supérieur étaient au départ élus par ceux du niveau immédiatement inférieur. Seuls les représentants des villes, bourgs et villages étaient élus directement par le peuple.
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Une réunion générale des candidats investis par le parti au pouvoir.
A partir de 1950, avec la mise en place de l'autonomie de gouvernement local, tous les corps représentatifs et les responsables exécutifs des niveaux cantonal et municipal sont élus directement par le peuple. Ceux de niveau provincial ne le seront que quatre ans plus tard en 1954. En 1969, des élections directes sont tenues pour les députés additionnels à l'Assemblée nationale et au Yuan législatif et des élections indirectes pour les députés additionnels au Yuan de Contrôle. Représentant le nombre réel des habitants, les députés furent donc augmentés pour la région sous juridiction effective du gouvernement de la République de Chine conformément à la loi. Cependant les députés continentaux élus en 1947 continuèrent de détenir la majorité des sièges dans ces corps de représentation nationale. Les députés additionnels locaux par leur dynamisme sont peu à peu devenus les principaux acteurs de ces institutions. L'autonomie de gouvernement local des hsien et des niveaux inférieurs a contribué à un grand mouvement. Ainsi, des milliers de candidats et des millions d'électeurs ont participé activement aux campagnes et aux scrutins en apprenant le mécanisme de la démocratie. Certains sont parvenus à grimper les degrés de la hiérarchie administrative, depuis la responsabilité locale de base jusqu'à la prééminence nationale, comme M. Chu Lien-hui qui, d'un chef de village, devint chef de hsien, puis commissaire au gouvernement provincial de Taiwan. Plus tard, il fut élu député au Yuan législatif.
Le principe du suffrage universel au scrutin égal, direct et secret est garanti par la Constitution de la République de Chine. Les lois électorales confirment ce principe en précisant les modalités de l'électorat et les conditions de l'éligibilité.
La population de Taiwan participe activement aux diverses élections du pays. Le nombre moyen des candidats est généralement le double des sièges à pourvoir avec une participation de vote qui se situe autour de 60% à 70% et parfois jusqu'à 80%. Il s'ensuit une grande rivalité dans les élections taiwanaises, tant au niveau national que régional.
Le Kouomintang, le parti au pouvoir, n'a pas du tout monopolisé les élections comme d'aucuns l'ont quelquefois affirmé. Depuis les premières élections locales en 1950, les candidats du Kouomintang n'ont jamais obtenu la totalité des sièges. Ils ont perdu quelquefois d'importantes élections. Dans cinq consultations pour la mairie de Taipei, les candidats du Kouomintang ont échoué trois fois. Depuis 1977, dans trois élections des chefs de hsien et des maires de villes provinciales, 4 sièges (soit un cinquième du total) ont été gagné par des candidats non investis par le Kouomintang. Les élections provinciales (députés de l'Assemblée provinciale) ont été vivement disputées, car ces députés ont une grande influence dans les décisions du budget provincial. Malgré les efforts du Kouomintang, les candidats non investi par ce parti ont tout de même gagné de 17% à 20% des sièges depuis le tout début, et cette proportion a augmentée ces derniers temps. Cela indique que, même si l'opposition n'était pas très bien organisée ces dix dernières années, le parti au pouvoir n'a jamais eu la mainmise sur les élections du moment que les divers autres candidats pouvaient se présenter devant l'électorat.
L'intention de vote
Les analyses des intentions de vote dans différents pays ont permis de déterminer les quatre grandes motivations de l'électorat : par le parti politique, par la personnalité du candidat, par les problèmes en cours et par les relations sociales. A Taiwan, les observateurs divergent quant au nombre et à l'influence des facteurs qui gouvernent le choix des électeurs. Une étude de l'auteur, basée sur les élections provinciales (députés à l'Assemblée provinciale) et des chefs de hsien et maires de ville provinciale qui se sont tenues dans l'île en 1985, révèle que les votes de l'électorat taiwanais sont toujours fortement influencées par les relations sociales. La personnalité du candidat vient en second, suivie par les deux autres. Ces résultats se sont retrouvés confirmés l'année suivante dans les élections municipales (conseillers de hsien et de ville provinciale) et locales (maires de villes de hsien, de bourg et de village). Toutefois, on rencontre plusieurs autres problèmes dans l'analyse de ces élections. Premièrement, l'électeur de Taiwan n'a pas de motifs très définis dès qu'il s'agit de révéler son intention de vote pour un candidat ou pour un parti, aussi est-il difficile d'avoir des données satisfaisantes. Deuxièmement, les Taiwanais prennent beaucoup de soins à se modeler une image de marque. Même si le soutien offert à un candidat donné est le résultat direct de gratifications illicites, l'électeur insistera toujours sur le fait que son choix est essentiellement motivé par les qualités personnelles du candidat.
Selon cette étude, il ressort que le parti politique exerce peu d'influence sur l'intention de vote, contrairement aux affirmations générales. L'intention motivée par le parti politique a donné les résultats suivants : 19,7% des électeurs sondés étaient motivés par le Kouomintang, 9,8% par l'opposition politique non organisée en parti, dite tang-waï, jusqu'aux dernières lois de 1988 concernant l'organisation des partis politique, 0,5% par le Parti de la Jeune Chine et le Parti démocrate-socialiste, 63,4% par aucun parti politique et 6,6% ne formulant pas de réponse.
Le Kouomintang, avec un peu plus de 2 millions de membres, ne représente qu'un sixième de la population d'environ 12 millions d'électeurs alors qu'un cinquième est motivé par lui, selon cette analyse. Pourquoi le Kouomintang a-t-il obtenu entre 60% et 70% des suffrages en dépit de sa relative petite taille? Les membres du Kouomintang sont presque tous des dirigeants de groupes ou domaines divers et sont ainsi dans une position de transmettre leurs préférences à travers leur réseau de relations sociales. La « zone de responsabilité », assignée à chaque candidat du Kouomintang, est destinée exactement à tisser un réseau personnel de relations afin d'en maximaliser l'utilité. Et les appels sont plus faits aux relations sociales personnelles qu'à l'identification politique du parti. Cependant, alors que cette stratégie a obtenu quelque succès dans les différentes consultations, elle a également poussé à plus d'indépendance du candidat et de ses électeurs. C'est parce qu'il y a moins de sièges à pourvoir que de candidats que le Kouomintang a souvent rencontré des difficultés pour satisfaire toutes les doléances. Alors, quelques candidats qui n'ont pu obtenir l'investiture du parti ont parfois tenté de saboter la campagne électorale du même parti en allant jusqu'à s'aligner pour un temps avec le candidat de l'opposition. Le pouvoir de neutralisation et de perturbation des cliques personnelles locales témoigne de la vulnérabilité du parti politique dans les consultations électorales taiwanaises.
Wang Ho-yi
La campagne électorale se déroule dans les couleurs locales.
D'autre part, l'intention de vote motivée par les problèmes en cours compte également peu dans la balance. Pour être motivé par un problème donné, il faudrait qu'il sache clairement où le candidat se situe par rapport à un problème donné. Or il lui appartient pour ce faire de lire les tracts distribués par le candidat, d'examiner le bulletin électoral délivré par le gouvernement, d'assister aux réunions électorales où l'on présente les différentes opinions politiques ou bien d'obtenir diverses informations sur le candidat au moyen des media et d'autres canaux. Là encore, dans l'étude effectuée dans le hsien hautement disputé de Tainan, seulement la moitié des électeurs sondés a lu le bulletin électoral, mais moins de 10% de ceux-ci en ont retenu quelque chose de significatif. En gros, un électeur sur cinq s'est rendu en personne aux réunions électorales présentant les orientations politiques, mais peu d'entre eux ont pu conclure si le candidat était favorable ou défavorable à tel ou tel problème. Autrement dit, seul un tout petit nombre exprime un vote motivé par un problème en cours. Cependant, s'il n'y a guère d'électeurs qui soient réellement motivés par le problème en cours ou sa solution, il y a vraiment très peu d'électeurs qui s'opposent à quelque chose ou manifestent leur désapprobation par leur vote. On remarquera que les candidats du Kouomintang ou hors parti n'étaient pas franchement en opposition à propos des nombreux problèmes, tels que la politique économique ou de l'environnement. C'est au-delà ou au-deçà des principes politiques qu'on observe les différences.
Au-delà, les deux tendances s'opposent sur l'identification de l'Etat, la légitimité du système, la composition des corps de représentation nationale. Au-deçà, la controverse naît de l'accusation que les différents organes de l'Etat à des niveaux divers sont inéquitables, incompétents et souvent irresponsables pour les besoins de la nation. Les problèmes politiques ne semblent préoccuper qu'une petite élite instruite et quelque peu impatiente de maintenir le statu quo ou ceux dont les parents furent victimes du malheureux incident du 28 février 1947 pendant une période de tension politique. Le plus grand nombre réclame plus de démocratie et une plus large participation politique. Et beaucoup ne sont mécontents que pour avoir éprouvé des difficultés avec l'administration publique au niveau le plus bas. S'en servant d'un motif suffisant, l'opposition a tôt fait d'attiser leurs doléances.
Comme la plupart des citadins sont relativement libres des influences des relations sociales et souvent victimes d'une mauvaise administration des bureaucrates de bas étage, les candidats non investis par le Kouomintang ont généralement réussi à mobiliser plus de votes protestataires dans les zones urbaines.
Enfin, on peut conclure d'après cette étude que le vote motivé par la personnalité d'un candidat est hautement déterminante à Taiwan. Un électeur y portera son choix d'autant plus s'il note avec une grande attention les qualités personnelles du candidat. Chez les électeurs sondés, la stature morale, les connaissances, la compétence de gestion, la volonté et la capacité de promouvoir le bien-être social sont les critères particulièrement retenus.
Naturellement, plus un candidat obtient le meilleur score pour ces cinq qualités personnelles jugées importantes, plus il a de chances d'emporter le suffrage. L'image d'un candidat est donc cruciale. Un candidat espérant une responsabilité publique élective cherchera à développer une image favorable de lui-même, en évitant soigneusement toute matière à scandale. De cette manière, comme dans les autres pays, la tendance de l'électorat insistant sur les qualités personnelles mêle harmonieusement les intérêts personnels et de l'ensemble et a donné des résultats positifs. Si le choix est juste, c'est à la fois l'électeur et le système démocratique qui sont les gagnants.
Dans les consultations électorales antérieures, le Kouomintang s'est servi avec beaucoup d'efficacité du système de la « zone de responsabilité » comme mécanisme mobilisateur. C'est essentiellement un outil des partisans d'user de toute leur influence dans ce réseau des relations sociales pour leurs candidats. Les résultats électoraux en ont ainsi témoigné l'immense succès dans la mobilisation des électeurs à voter pour les candidats du Kouomintang. Il reste maintenant aux autres partis politiques de mieux s'organiser et d'être plus attentifs des meilleurs moyens de cultiver l'électorat.■
Lui Fei-lung,
Professeur d'administration publique à l'Université nationale Chengchi (Taipei).
NDLR : Cet article est une version revue et corrigée de la communication faite par l'auteur au Colloque « Démocratisation en République de Chine » tenu les 9-11 janvier 1989 à Taipei.